J’entrais au pas de course pas du tout rassuré. J'avalais un verre de whisky. Des choses pareilles, ça ne m’était jamais arrivé. J’avalais un troisième verre. Le rêve a toujours été un matériel d’écriture, d’accord. Il m’est arrivé de faire des cauchemars avec des lois malignes, d’accord. Même à vivre dans cette époque, j’ai souvent l’impression de vivre dans un cauchemar. D’accord ! Mais de confondre le rêve et la réalité, non ça ne s'était jamais produit ! C’était bien réel. Tout semblait réel. Était-ce possible à cet instant que je sois entrain de rêver ? Impossible. Qu’en savais-je tout à l’heure ! Mon unique certitude était que je ne voulais pas dormir. Surtout pas. Cette horreur, le cauchemar de la nuit précédente, ces bruits bizarres, toutes ces choses inexpliquées, inexplicables qui se manifestaient depuis plusieurs mois, se reliaient comme les points d’une figure géométrique inextricable. Mon esprit tournait en boucle une question, la même qui m’avait poursuivi sur le chemin du retour dans la nuit : étais-je en train de devenir fou ?
Étais-je en train de devenir fou ?
Le seul fait de me poser cette question ne me rassurait guère, en même temps que la réponse m’inquiétait grandement.
Je repensai à cette fable de Jean de La fontaine, l’une de ses rares fables d’ailleurs qui interrogeait notre nature humaine sans mettre en scène des animaux. Quelle était-elle ? J’allai chercher ses œuvres complètes.
Le livre IV ? Le livre IX ? Le torrent et la rivière, ah, celle-ci était fort à-propos : « Les gens sans bruit sont dangereux : il n’en est pas ainsi des autres. » Parfaitement, comme la folie ! La voit-on venir, l’entend-on accourir ? Eh bien non, justement.
Je tournais les pages avec nervosité. Où était la fable que je cherchais ? Tiens, Un fou et un sage. Que disait elle ? Non, non. Je n’étais pas plus ce fou que ce sage. Je parcourais toutes les pages tel un rat dans une fromagerie, à la recherche d’un précieux fromage, goûtant néanmoins en catimini tous les fromages au passage. Ah la voici ! Suis-je bête ! Le livre VIII !
Le pouvoir des fables !
Je le relisais. C’est exactement ça. Parfaitement ! Enfin c’est vite dit. Pourquoi ? Mais oui. Tout à fait ! J’étais pareil au peuple d’Athènes dont le pays était envahi, plus préoccupé du menu du banquet que de l’état de son armée. Un orateur, voyant sa patrie en danger, accourt, monte à la tribune, sa voix résonne, chacun raisonne. Personne ne s’émeut. Ah les idiots ! Alors, que fait cet orateur ? Il leur raconte une fable dans laquelle Cérès, une anguille et une hirondelle sont devant une rivière. Eh, qui donc est Cérès.
J’allai feuilleter dans le dictionnaire. Cérès, déesse de la moisson et de la fécondité de la terre. Bien, l’orateur raconte donc sa fable à la tribune. Cérès, l’anguille et l’hirondelle sont devant une rivière. L’hirondelle traverse la rivière, l’anguille traverse la rivière, et là tout le monde soudain de s’écrier : « Et Cérès ! Que fit-elle ? » L’orateur par son subterfuge avait reconquis l’attention du public :
« Ce qu'elle fit ? Un prompt courroux l'anima d'abord contre vous » ! etc, etc.
Eh bien, c’était pour moi la même chose à cet instant. Ma raison, ou mon inconscient, qu'en sais-je, tentait de me signifier quelque chose depuis des mois déjà, en vain, et voilà qu’un subterfuge terrible venait d'être employé pour me prévenir du désastre. Je devenais fou !
Mon errance à travers ces fables me fit passer les dernières heures de la nuit. Le merle annonça le point du jour. Je fis couler le café, montai m’installer dans mon bureau, sortis du papier à lettres. J’allais écrire à mon ami Pierre, lui seul serait en mesure de comprendre la situation. Nous pourrions aller droit au but, et le frapper, tous deux nourris des mêmes spéculations quant aux abîmes du réel, et de la conscience, et du langage. Oui, mon ami Pierre, poète de son état, comprendrait. Je pris le stylo et concentrai toute mon angoisse pour la faire jaillir d’un trait sur le papier.
Étais-je en train de devenir fou ?
Le seul fait de me poser cette question ne me rassurait guère, en même temps que la réponse m’inquiétait grandement.
Je repensai à cette fable de Jean de La fontaine, l’une de ses rares fables d’ailleurs qui interrogeait notre nature humaine sans mettre en scène des animaux. Quelle était-elle ? J’allai chercher ses œuvres complètes.
Le livre IV ? Le livre IX ? Le torrent et la rivière, ah, celle-ci était fort à-propos : « Les gens sans bruit sont dangereux : il n’en est pas ainsi des autres. » Parfaitement, comme la folie ! La voit-on venir, l’entend-on accourir ? Eh bien non, justement.
Je tournais les pages avec nervosité. Où était la fable que je cherchais ? Tiens, Un fou et un sage. Que disait elle ? Non, non. Je n’étais pas plus ce fou que ce sage. Je parcourais toutes les pages tel un rat dans une fromagerie, à la recherche d’un précieux fromage, goûtant néanmoins en catimini tous les fromages au passage. Ah la voici ! Suis-je bête ! Le livre VIII !
Le pouvoir des fables !
Je le relisais. C’est exactement ça. Parfaitement ! Enfin c’est vite dit. Pourquoi ? Mais oui. Tout à fait ! J’étais pareil au peuple d’Athènes dont le pays était envahi, plus préoccupé du menu du banquet que de l’état de son armée. Un orateur, voyant sa patrie en danger, accourt, monte à la tribune, sa voix résonne, chacun raisonne. Personne ne s’émeut. Ah les idiots ! Alors, que fait cet orateur ? Il leur raconte une fable dans laquelle Cérès, une anguille et une hirondelle sont devant une rivière. Eh, qui donc est Cérès.
J’allai feuilleter dans le dictionnaire. Cérès, déesse de la moisson et de la fécondité de la terre. Bien, l’orateur raconte donc sa fable à la tribune. Cérès, l’anguille et l’hirondelle sont devant une rivière. L’hirondelle traverse la rivière, l’anguille traverse la rivière, et là tout le monde soudain de s’écrier : « Et Cérès ! Que fit-elle ? » L’orateur par son subterfuge avait reconquis l’attention du public :
« Ce qu'elle fit ? Un prompt courroux l'anima d'abord contre vous » ! etc, etc.
Eh bien, c’était pour moi la même chose à cet instant. Ma raison, ou mon inconscient, qu'en sais-je, tentait de me signifier quelque chose depuis des mois déjà, en vain, et voilà qu’un subterfuge terrible venait d'être employé pour me prévenir du désastre. Je devenais fou !
Mon errance à travers ces fables me fit passer les dernières heures de la nuit. Le merle annonça le point du jour. Je fis couler le café, montai m’installer dans mon bureau, sortis du papier à lettres. J’allais écrire à mon ami Pierre, lui seul serait en mesure de comprendre la situation. Nous pourrions aller droit au but, et le frapper, tous deux nourris des mêmes spéculations quant aux abîmes du réel, et de la conscience, et du langage. Oui, mon ami Pierre, poète de son état, comprendrait. Je pris le stylo et concentrai toute mon angoisse pour la faire jaillir d’un trait sur le papier.
Mon cher Pierre,
Crois-moi ! Je suis entrain de devenir fou, et pas qu’un peu. Là, il me faut une image… Complètement timbré ! Comme cette lettre que je t’envoie, le cachet de la poste faisant foi. Parfait. Non pas de cette folie en rapport avec le réel. J’abrège, de toute façon il comprendra. Vois-tu, un objet quand tu le tiens dans ta main, quelles que soient les spéculations que nous puissions faire quant à l’étendue, au moins ça fonctionne, il est là ! Sa seule présence prouve ton existence. Je refis l’expérience, approchant mon index de la tasse, la touchant plusieurs fois, puis je me mis à taper sur mon bureau avec la détermination d’un marteau-piqueur ! Mais, hein ! oui hein ! que se passe-t-il, que se passe-t-il quand tu te mets à entendre des voix, des bruits, des sons, aussi distinctement que la raison les discerne, alors qu’ils ne sont pourtant que le fruit de ton imaginaire... comme comme si j’entendais grêler dans un rêve, tant bien même il grêlerait ! Pourtant je ne suis pas entrain de rêver à cet instant, la plume en main en train de t’écrire ! Non, même si le stylo à bille a remplacé la plume d’oie et la lampe fluo-compacte la chandelle. Eh bien, figure toi que j’entends des voix ! des bruits de pas ! et que tout ça se passe et se situe dans le mur de ma chambre. Non pas derrière le mur, mais dedans. Je ne vais pas lui faire un dessin quand même. Tu me crois fou ? Alors là, permets-moi de t’applaudir. Là, je visualise la situation : Pierre est sur la scène d’un théâtre, et, arrêtant soudain sa réplique, il tourne vers moi un doigt accusateur : « Cet homme est fou ! » Non seulement j’entends ces bruits de pas, mais la nuit je rencontre un archiviste, qui m’apparaît maintenant le jour, je veux dire dans le monde éveillé alors que je suis entrain de rêver. Eh bien je dois te le dire, j’ai la berlue. Un drôle de moustique m’a piqué et son poison m’a à ce point dégénéré le cerveau que désormais je l’entends voler en permanence. Pierre, pardonne cette lettre absolument confuse. Et si tant est que je devienne complètement fou, ou que je le sois déjà, cette lettre mon cher Pierre sera non seulement le témoignage du peu de raison qu’il me reste mais de mon indéfectible amitié.
Ma main dans la tienne, Jacques.
Je pliai la lettre sans la relire, l’insérai dans une enveloppe, et notais l’adresse de Pierre au dos, avant de la pousser devant moi. Je n’allais évidemment pas envoyer cette lettre. Mais je sais la qualité d’une amitié au dialogue intérieur qu’elle nourrit. Or ce monologue pathétique m’avait permis de le constater, et d’enfoncer le clou ! Je devenais fou.
Quelle heure était-il ? 6 h 40. Je tirai de sous le téléphone la carte du Dr Rosenberg. À 9 h 10, je composai le numéro de la clinique, avec l’espoir qu’on décroche.
« Clinique de Varsal, bonjour.
Quelle heure était-il ? 6 h 40. Je tirai de sous le téléphone la carte du Dr Rosenberg. À 9 h 10, je composai le numéro de la clinique, avec l’espoir qu’on décroche.
« Clinique de Varsal, bonjour.
— Bonjour, le Dr Rosenberg travaille-t-il toujours ici ?
— Un instant. Je vous mets en relation avec son secrétariat…
— Oui, ici bonjour, enfin ici Jacques Dessin… Puis-je parler au Dr Rosenberg s'il vous plaît ?
— C’est à quel sujet ?
— Le docteur me connaît… (enfin qu’en savais-je ? se souvenait-il de moi ? si quand même !) Pouvez me le passer ? C’est urgent et privé...
— Le docteur me connaît… (enfin qu’en savais-je ? se souvenait-il de moi ? si quand même !) Pouvez me le passer ? C’est urgent et privé...
— Veuillez patienter, je vais voir s’il est disponible… Dr Rosenberg à l’appareil.
— Ah docteur ! Docteur ! Ici Jacques Dessin, écrivain… Nous, nous nous sommes rencontrés, il y a… oh il y a…
— Je m’en souviens parfaitement ! Un instant s’il vous plaît… Comment allez-vous ? »
Je basculai dans mon siège en enroulant dans mes doigts un fil somme toute imaginaire : « Docteur j’ai… j’ai besoin de vous voir ! Vous… Vous êtes le seul psychiatre en qui j’ai confiance, à qui je puisse parler. J’ai besoin d’aide.
Je basculai dans mon siège en enroulant dans mes doigts un fil somme toute imaginaire : « Docteur j’ai… j’ai besoin de vous voir ! Vous… Vous êtes le seul psychiatre en qui j’ai confiance, à qui je puisse parler. J’ai besoin d’aide.
— Voulez-vous qu’on prenne rendez-vous ? Je me dressai comme s’il s’agissait là d’une demande en mariage :
— Complètement.
— Un instant. Le vendredi 7 juin, 17 heures ?
— Vous n’auriez rien plus tôt !
— Ça va si mal que ça ?
— C’est urgent, enfin oui, enfin ça va mais… je n’aurais pas fait la démarche de vous appeler si… si tout s’effondrait.
— Écoutez, je peux éventuellement déplacer un rendez-vous, ce serait ce mardi 10 heures, mais je ne peux rien faire de mieux ! — Merci docteur, merci infiniment, soufflai-je.
— Ça va aller d’ici là ? J’étais suspendu dans le vide, retenu à une corde par l’unique mousqueton que ce rendez-vous représentait.
— Oui, oui, répondis-je le plus calmement possible.
— Troisième étage, porte 307. Je vous attends donc mardi 29 mais 10 heures.
— Docteur, merci infiniment. » Soulagé, je l’étais terriblement. Je raccrochai. Deux heures de route pour rejoindre la clinique de Varsal et rencontrer le Dr Rosenberg ? Eh bien, s’il m’avait fallu me rendre à Hawaï en radeau pour échouer à côté de sa serviette de plage, je l’aurais fait. Partir, partir loin de cette maison, la route aurait du bon, mettre de l’ordre dans les pensées, dans le bon ordre et puis… J’étais épuisé. J’allais m’allonger quelques instants dans le jardin. Non, surtout pas. Je me levai, montai dans le véhicule.
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