« Voulez-vous m’aider ?
Je n’avais pas répondu qu’une pile de dossiers m’était tombée dans les bras...
« Par ici ! » m’ordonna la voix.
Je me retrouvai dans le rêve, dans le rêve avec cet archiviste !
Il m’avait enjoint de le suivre. J’allais derrière lui sans savoir où nous nous rendions. Il semblait pressé, et moi d’interroger :
« Vous… Vous travaillez ici ?
— Oh, depuis toujours. »
Je voulais en savoir plus quand même. « Où sommes-nous ?
— Quelle question… Nous sommes dans les archives » dit-il, ôtant des dossiers de ma pile, en en posant d’autres. Il avançait d’un rythme soutenu.
« Les archives de quoi ? insistai-je en m’arrêtant.
— Les archives de la mémoire, voyons ! » Je le rattrapai. Alors que nous déambulions dans les couloirs, ma seule inquiétude était de ne pas le perdre des yeux. Il s’arrêta net, ouvrit un casier, en sortit dix chemises, vingt chemises, une troisième pile…
« Hé, je n’ai que deux bras !
— Oui, mais l’heure tourne mon ami ! L’heure tourne ! » Je me mis à courir derrière lui, les chemises me glissèrent bientôt des bras, tout leur contenu s’éparpilla sur le sol... Je relevai la tête, l’homme n’était plus là.
Je sortis du lit tout agité, fis couler la douche, le café, fis les cent pas dans le salon, montai à l'étage, redescendis, ouvris les volets : le déluge de la veille avait laissé place à un temps frais et radieux, une nature guillerette. Les graviers roulèrent sous mes pas. J’allai m'assoir sous l’olivier sur le petit banc en pierre, face à la maison. Quelques moineaux se posèrent devant le garage, sautèrent dans une flaque, y faire leur toilette. D’un coup d’aile, ils regagnèrent le ciel. Je crus voir le rideau dans la fenêtre de mon bureau bouger. Je me grattais le front, me dirigeai vers le garage, fis coulisser sa porte, embrassant du regard les vieilleries entassées autour de ma voiture. J’ouvris sa portière, terminant mon café à l’intérieur avec une cigarette. Je remontai dans mon bureau, m’assis, ouvris les tiroirs.
Depuis mon réveil, je cherchais quelque chose sans savoir ce qu’elle était. Si cette vie de solitude était celle que j'avais élue, la distance qui s’était créée avec le monde m’avait à ce point isolé que je n’avais personne avec qui parler. Non, je n’avais personne à qui témoigner une attention. Ce sont les cartes de visite entassées pêle-mêle dans un tiroir qui me rappelèrent à cette évidence. La carte d’un comédien, d’un journaliste, d’un coiffeur pour dames, d’un éleveur de chiens, d’un plombier, de ces personnes rencontrés ici ou là qui vous laissent un jour leur carte… Je ne voyais pas en chacune d’elles la main tendue d’une relation possible, mais leur présence inutile me rappelait à toutes ces choses nécessaires que j’avais ôtées de ma vie. Il me fallait faire le point. Je regardais le téléphone. Quand avait-il sonné la dernière fois ? Une semaine ? Un mois ? Trois mois ? De nouveau, les cartes défilèrent dans mes mains et mon intérêt se porta sur leur confection… J’en sortis une du lot, remis la pile dans le tiroir ; le Dr Michel Rosenberg. Je glissai sa carte sous le téléphone. « Dans ma tête, dans ma tête ! Tout ça, c’est dans ma tête ! »
Je descendis m’habiller et partis courir, la vider sur la route départementale.