8. Le départ

Je regardais le plafond les mains serrées sur le ventre. Je regardais le plafond en me tournant les pouces. Je n’étais pas sans me rappeler ces apparitions de vie subites dans le désert. En un instant au milieu de la nuit, des myriades de fleurs s’ouvraient, recouvrant les sables de leurs couleurs féériques, avant de s’évanouir avec les dernières lueurs de la lune. Je n’étais pas non plus sans ignorer ces explosions de vie dans l’océan. Elles aussi ne duraient qu’une nuit, cette nuit où les coraux libéraient de concert leurs progénitures phosphorescentes : vision merveilleuse que celle de ces millions de sphères et de leur ballet silencieux. Je regardais le plafond en me tournant les pouces. Je n’étais pas non plus sans connaître ce jour dans l’année où ma poitrine s’ouvrait d’un coup avant que mes côtes ne se referment le soir. C’était aujourd’hui. Qu'avais-je l'obligation d'appeler Hélène ! Il est certaines choses dont nous formons des principes sans savoir pourquoi nous les appliquons et les perpétuons. Si je n’appelais pas Hélène aujourd'hui, ma douleur disparaitrait-elle ? Ou se déverserait-elle sur l’ensemble des jours ? Cela changerait-il quelque chose à mon état ? J’allai sortir de mon lit un 15 mai avec le souhait de poser mes pieds sur le sol d’un 16 mai. Je hissai péniblement mes fesses. Si j’appelai tout de suite, là à cet instant, je tournerai autour du téléphone jusqu’au soir avec le vertige et la nausée de rappeler à tout moment.
Je n’avais aucun désir de courir, encore moins la force d’aller marcher. Il m’était impossible de suivre une ligne d’écriture qui m’eût fait passer cette journée en deux battements de cils. Il fallait que je trouve quelque chose sur laquelle fixer mon attention, qui puisse m’extraire de ces secondes trop élastiques. Avant d’être un 15 mai, nous étions mercredi : j’avais oublié de récupérer le courrier hier. J’ouvris la boîte à lettres ; elle contenait une population d’araignées minuscules et rouges. Le cœur et le corps lourds, je remontais le chemin vers La cime. Était-il un quelconque souvenir d’Hélène dans cette maison ? Aucune photographie, pas une lettre, rien. Ni même un froufrou que j’aurais pu porter à mes narines. Hélène, la seule évocation de ce nom faisait éclore partout autour de moi des fleurs noires, terribles par le sortilège que leur parfum délivrait. Mon estomac se noua. 
Je montai l’escalier, me rendis au fond du couloir, tirai la petite porte du grenier. Cette pièce sans autre ouverture que cette porte en bois, au plafond pentu, au-dessus du garage, gardait toutes mes archives. Les cartons dessinés d’une croix contenaient les souvenirs de mes parents. Je ne les ouvrais jamais. Les autres renfermaient les miens. J’en attrapai un, m’arrêtai un instant devant mon bureau, considérant le désordre, et me rendis dans la pièce voisine laquelle restait toujours vide. Il est heureux d’avoir chez soi une pièce vide. Je dirais même plus, c’est un luxe. Il m’arrive de m’allonger sur son parquet sans rien penser, ou de rester assis, adossé contre un mur. Souvent elle est un lieu calme pour écrire ; ou j’y punaise parfois les pages d’un travail en cours. Mais aujourd’hui, je déposais mes cartons d’archives. Assis sur le parquet jambes croisées, je vis surgir une question en ouvrant le premier, la même dans les suivants : à quoi bon conserver tout ceci ? Des feuilles, tout un tas de feuilles dans des chemises, dont certaines rafistolées avec du scotch, des articles de presse soigneusement découpés, tous ces papiers jaunis par le temps. Atchoum !... Des fragments d’écriture, des gribouillis, des projets inaboutis, quelques phrases éclairant faiblement une pensée, des personnages aux contours incertains, des brouillons, qui attendaient dans l’obscurité de ces cartons. On trie, on classe, on annote, on range, persuadé que ces choses conservées nous seraient utiles un jour, ou nécessaires à l’empreinte de la mémoire. Et quand on rouvre ces cartons, si tant est qu’on les rouvre, c’est la même question qui jaillit – à quoi bon conserver tout ceci ? –, et la même réponse qui se réalise en moi – elles me seraient utiles un jour –. Non franchement, même à considérer ce poème, quel intérêt de le conserver ? Sans compter toutes ses feuilles qui s’accumulent dans mon bureau, pas même numérotées, et perdues dans de multiples piles qu’il me faudrait aussi trier. Mon dieu, quelle horreur ! J’ouvris un autre carton : des calligrammes, des ébauches, de rares choses avaient circulé dans des revues dont je n’espérais même plus aucune trace aujourd’hui. Tiens, le carton du collège : une dissertation sur les galaxies… Un almanach que j’avais fabriqué en assemblant des portraits de chiens… Un devoir sur la vie de Mao Tsé-Tung… En fin d’après-midi, ma pièce vide était remplie de poussières de plastique de papiers. Assis parmi la trentaine de ces cartons retournés, vidés, éventrés, je n’avais conservé qu’un tas, un tout petit tas, – sait-on jamais. L’ensemble ne tenait plus que dans une moitié de boîte. Je rayai la date, et dessinai une croix avant de la redéposer dans le grenier à côté du souvenir de mes parents. Tout le reste disparut dans des sacs poubelles. Puis je nettoyais la pièce de fond en comble pour lui rendre sa virginité. Je tirai le rideau, le soleil déclinait. Dans une heure, il aurait disparu. C’était le bon moment. 
Un verre de whisky dans une main, une cigarette dans l’autre en train de m’abîmer les ongles, je regardais le téléphone. J’espérais l’entendre sonner. Je sortis un agenda du tiroir, du temps où j’avais encore l’usage de ces objets. Celui-ci contenait moins de rendez-vous dans l’année que je ne fais de pompes sur une main. En revanche, ses pages étaient couvertes de phrases illisibles. Je les tournais jusqu’à la date du 20 avril, sous laquelle je reconnus l’écriture d’Hélène et ses coordonnées. Je me souviens parfaitement du moment, nous étions assis sur un banc. « Jacques, je serais heureuse de vous revoir » avait-elle dit. Mais plus encore je me rappelle la qualité du silence qui nous entourait, empli de notre certitude commune que nos vies respectives venaient de basculer. Je décrochai le combiné, composais plusieurs fois un numéro incomplet. Puis la tonalité parvint, la seconde, la troisième et la voix d’Hélène sur un répondeur. Sa voix que j’entends une fois dans l’année, le signal sonore me fit perdre l’équilibre… « Hélène, bonjour Jacques… Hélène c’est Jacques, enfin bonsoir… Voilà j’espère que tu vas bien… Ce n’est pas que je pense mais… c’est une manière pour moi… J’espère que tu comprends, c’est une manière… j’espère que tu vas bien… Je t’embrasse », pour ne retomber qu’à la même place. Je décrochai à nouveau. Ça va passer, ça va passer. Je bus un autre verre de whisky et l’esprit moins ivre que chamboulé je pris l’agenda et quittai la pièce. 
Assis sur le bord de la cheminée, je portai la flamme du briquet sur le coin d’une feuille. Le calligramme se consuma. Je n’allais pas reconsidérer une à une ces pensées entassées dans des sacs poubelles chaque fois que je les sortais. Tant pis. Ce qui n’est plus n’est plus. Bientôt ce fut un grand brasier soufflant ces feuilles à peine calcinées dans le conduit de l’âtre. Des morceaux de cartons, des poèmes, des chemises, les années, toutes ces années qui repartaient dans la nuit, retournaient dans l’oubli. Je sortis l’agenda de ma poche, le lançai dans les flammes. Les printemps finissent toujours par refleurir, murmurai-je, et, le voyant disparaître et retourner dans le grand cycle de la matière, je poursuivis mon œuvre de destruction et la portai jusqu’à son point final.

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