J’étais debout à la fenêtre de ma chambre, et de belle humeur dois-je dire, tel un prince admirant son royaume à la lumière de sa jeunesse et de ses rêves. Je réfléchissais au cours de cette nouvelle journée. Allais-je reprendre l’écriture de mes trois récits ? Je devais les laisser reposer, attendre que leur nature se régénère. Clôturer l’acte de ma pièce, ouvrir le suivant ? Mon cœur désirait battre en d'autres étendues. Débuter un nouveau projet ? Je l'aurais volontiers accueilli, mais aucune étendue nouvelle n'est de mon ressort conscient. Me rendre disponible pour savoir ce qui adviendrait de cette journée ? Assurément, c’était une belle idée ! Je fermai la fenêtre, enfilai un slip. Après un petit-déjeuner parfait, je partis faire un tour dans mon potager. Ha, les limaces s’étaient bien éclatées ! Ma préparation répulsive à base d’absinthe semblait peu efficace. J’aurais dû la boire plutôt que de la gaspiller pour ces gloutonnes. Je tirai quelques carottes lorsque le merle m’interpella. Mes framboisiers, à peine quelques pieds, étaient en fleurs. Me laisserait-il en cueillir une cette année ? Où était-il ce saligaud, il les chipait toutes avant qu'elles soient mûres. J’écoutais son chant. Je n’avais jamais su s’il fallait écrire « chant » ou « voix » eu égard à ses vocalises. Mais lorsque j’essaie de lui parler, souvent il répond. Sans doute comprend-il que je fais quelque effort pour parler sa langue.
Je retournai dans la cuisine avec mes carottes et des tomates. Table ! Carotte ! Tomate ! Pouet, pouet ! En vérité les mots m’exaspéraient. Certes je suis un homme, dis-je en brandissant ma carotte en forme de sceptre, et par le seul fait de cette nature, je possède le don d’une langue et la faculté d’évoluer dans sa réalité. Mais au fond, cette réalité est complètement abstraite... J’ouvris le robinet. Oui, il me fallait retourner au chant, à la danse, ou être dans le silence, pour renouer avec mon véritable royaume, lequel échapperait toujours aux dimensions du langage. Je fis un petit saut. Le chat possède les rudiments de la phrase interrogative ; il suffit de tendre l’oreille et d’écouter la manière qu'il a parfois d'incurver ses phrases. Le chien toujours à tout lécher maîtrise à merveille la soumitive. Et le lapin ? Qu’en sais-je ! Mais la joie ou la tristesse d’un chien, ou celle de son maître, ont tellement peu à voir avec l’émotion, la véritable émotion ! Oui, songeai-je en croquant ma carotte, l’émotion est une question de rapport, le rapport qui relève du mystère lorsque l'art le révèle... Je fumai une taffe sur ma carotte. Je quittai ma cuisine et partis m’asseoir sous l’olivier, devant la vallée. Cette vue n’avait aucun prix. Plein ouest. Pas une âme. J’étais seul au monde, avec le merle. Quel calme ! J’étirai mes lèvres et me mis à siffler.
« Hé, hé ! Bonjour joli merle ! Bonjour, bonjour !
— Oh, bonjour petit homme ! Comment rêves-tu ?
— Je ne m’en souviens plus. Il y a des jours sans !… Et toi ?
— Je suis allé cueillir la lune.
— Ah oui ? Qu’en as-tu fait ?
— Je l’ai mangée.
— Elle était bonne ?
— Oui oui oui ! Oui oui oui oui !
— J’entends ça ! Aussi délicieuse que mes framboises ?
— Oui oui oui ! Oui oui oui oui !
— Dis petit merle, m’en laisseras-tu une cette année ?
— Crève.
— Oh !
— Oui oui oui ! Oui oui oui oui !
— Pfff. »
« Hé, hé ! Bonjour joli merle ! Bonjour, bonjour !
— Oh, bonjour petit homme ! Comment rêves-tu ?
— Je ne m’en souviens plus. Il y a des jours sans !… Et toi ?
— Je suis allé cueillir la lune.
— Ah oui ? Qu’en as-tu fait ?
— Je l’ai mangée.
— Elle était bonne ?
— Oui oui oui ! Oui oui oui oui !
— J’entends ça ! Aussi délicieuse que mes framboises ?
— Oui oui oui ! Oui oui oui oui !
— Dis petit merle, m’en laisseras-tu une cette année ?
— Crève.
— Oh !
— Oui oui oui ! Oui oui oui oui !
— Pfff. »
J’avais écrit quelques haïkus en rapport avec le merle, bien d’autres sur la lune. Combien de ces poèmes avais-je fabriqué ? Ils étaient peu nombreux. À quelques reprises, j’avais tenté de les rassembler dans un recueil, mais les artifices auxquels j’avais songé les avaient de nouveau dispersés. Les ordonner selon leur chronologie me paraissait aussi naturel que de maintenir une huile à l’état de gouttes dans un verre d’eau. Je les aurais pu classer en fonction de leur saison mais peu de mes haïkus profanes était en rapport direct avec elles. J’avais aussi pensé à les grouper selon les lieux où ces poèmes m’étaient survenus. Mais toute ville côtière possède un port, la lune est la même partout, quant à la fleur elle est étrangère aux territoires des hommes. Quant à les rassembler selon un thème, à quoi bon, une manière triste et rigide d’ordonner le monde. Non, je n’avais jamais trouvé la clé qui eût pu unir tous ces poèmes si bien qu’ils retournaient dans l’oubli... J’allai chercher un crayon, un bloc-notes et revins m’asseoir devant la vallée. Quelques deux heures plus tard, je me réveillai sur le flanc du Mont Lozère, près d’Hélène, la lune éclairait son visage dans les bruyères. Je reconsidérais alors la centaine de haïkus que j’avais griffonnés sur ces pages, au gré de mon voyage immobile. Tel poème avait fait surgir tel autre dans mon souvenir sans que je sache la manière de ce glissement. Eh bien, conclus-je, aucune manière de classement possible et leur désordre apparent est une invitation au voyage. Je me levai et rentrai.
En fermant la porte-fenêtre, un objet attira mon attention. Un canard en plastique était posé sur l’étagère. Depuis quand était-il posé là ? Il n’avait rien à faire ici. Quelle était sa place ? Je l’observais, le tournant dans mes mains. Je l’aurais volontiers jeté mais je ne sais quel souvenir m’observait à travers cet objet. J'allai le ranger dans l’armoire, dans le carton des objets sans destination. Le front collé contre la porte, j’écoutais. Oui, après le déjeuner, je réunirai les notes de mes derniers rêves éparpillées sur différentes feuilles. Et je passais l’après-midi, une partie de la soirée, à les transcrire et les rassembler dans le « Journal des rêves ».
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