J’errais… Je cherchais quelqu’un… Je finis par appeler... Tout était silencieux. C’est à cet instant que je prêtais attention au lieu. Je marchais dans des couloirs, des couloirs d’armoires, des couloirs d’armoires que rien ne différenciait sinon les étiquettes insérées sur les casiers : « Le point sous le pont », « Y le ab du chanson », « Réalité des outangs », « Le dixième roi dans le dixième casier ». Cette étiquette m'intrigua. J’ouvris son casier, il contenait une chemise fine. La chemise ouvrit quelques feuillets dont la somme semblait aussi fragile qu’une aile de papillon. Des motifs d’arabesque étaient dessinés sur ces feuillets, mais à regarder de près, de plus près, il s’agissait de lettres minuscules aussi vrai qu’un lutin les aurait tracer. Je déchiffrais avec difficulté. Des titres d’ouvrages et des noms d’auteurs étaient inscrits. L’un des titres ne m’évoquait rien. Je fouillais dans ma mémoire lorsqu’une surface blanche émergea dans un cercle de nuit. Des caractères s’imprimèrent dedans. J’eus bientôt le loisir de parcourir des phrases, et de tourner des pages, moins étonné du prodige que de l’acuité avec laquelle je discernai la ponctuation, presque lumineuse. Où avais-je lu cet ouvrage ? Au pied d’une tour, dans un gazon fleuri. Mon intérêt se porta sur un autre titre, les Fêtes galantes. Aussitôt un poème m’apparut, puis un autre. Je les découvrais avec un plaisir neuf, inconnu, si extraordinaire que Verlaine en personne surgirait bientôt, devant moi, pour causer. Santé ! Une armoire bien merveilleuse, j'étais songeur. Avec précaution, je reposai la chemise en son casier telle une sainte relique avant de continuer mon inspection. L’étiquette « Fermeture automatique des portes » était insérée sur une dizaine d’armoires. J’ouvris l'un des casiers au hasard, attrapai une grande enveloppe parmi d’autres. Elle contenait tout un tas de photographies : moi maman petit, mes grands-parents, une patte de sauterelle, des visages d’amis. Mon regard s’arrêta sur celui d’une femme, à cet instant je glissai dans un autre rêve.
Je restais les yeux ouverts. Je restais sans bouger. Je voulais vérifier une impression. J’étais serein. Oui, j’étais serein. Je tournai la tête, mon regard dans la fenêtre ouverte se posa dans le ciel. Si cette chose habite mon imaginaire, elle est en tout cas manifeste. Devais-je prendre le parti de vivre avec ? M’aiderait-elle à ouvrir de nouvelles portes dans mon travail d'écriture ? Je songeais alors à la mémoire. La mémoire n’est pas le souvenir. Il y a si longtemps que je n’avais plus joui de cet état de sérénité. Un vent léger vint m'embrasser la joue. J’eus la vision de l’étang, d’une ballade au bord de l’étang. Je décidai finalement d’aller marcher le long de la rivière. Quand je marche, je ne pense à rien. Je me levai.
J’étais de retour à La cime en fin d’après-midi. J’entrai dans mon bureau, m’arrêtai devant sa bibliothèque. Je sortis un livre, fermai les yeux, caressais son titre et sa couverture. Aucune phrase ne m’apparut, si ce n’est une impression, une localité, que le temps n’avait pas altérée. Je tentais de mettre des mots sur cette localité lorsque le téléphone sonna. Je rangeai le livre, en pris un autre : Buson, peintre et poète japonais du XVIIIe siècle. Je me rappelai aussitôt un poème, ou plus justement l’effet d’un poème, et son emplacement sur une page, sans être capable de le citer. Je m’assis, dépliant mes jambes sur le bureau. J’avais l’impression de lire ces pages pour la première fois. À mesure que ma main les tournait, je me sentais attirer dans le sommeil, aussi lourd qu’une pierre tombant dans un puits. Je posais ma tête entre mes bras. Le soleil chauffait doucement ma nuque. J’essayais de ne pas sombrer mais les vocalises du merle eurent raison de mes derniers appuis.
« De quelle manière classez-vous vos archives ?
— Hein ?
— J’ai dit, de quelle manière classez-vous vos archives ?
— Ah ! Selon les procédures ! je ne fais que suivre les procédures.
— D’accord, mais quelles sont-elles ?
L’archiviste haussa les épaules : — Selon l’ordre… L’ordre apparent... Il fouilla dans un charriot et, d’un air complice, il ajouta : voulez-vous essayer ? » J’acquiesçai. Il me tendit une boîte en carton. Je l'ouvris. Elle contenait un canard, un canard en plastique. Cet objet, je ne sais par quel mécanisme, faisait sourire son bec. Je regardai cette cochonnerie.
« Poubelle ? dis-je.
Il leva l’index au-dessus de mon épaule. — Derrière vous ! Le second couloir sur votre gauche, rangée de droite, septième armoire, le casier du bas ! Je vous en prie. » Je me retournai et conduisis la marche en me remémorant ses instructions. Deuxième couloir ; sixième, septième armoire ; l’étiquette dudit casier, le casier du bas, était blanche. Je tournai vers l’homme des yeux interrogateurs, il me confirma d’un hochement de tête. Le casier semblait ne pas avoir de fond : j’y jetai l’objet et le refermai. Nous venions de quitter le couloir lorsqu’une plainte se fit entendre. Une sorte de pleur… de plus en plus fort… L’archiviste semblait aussi étonné que moi… Je me réveillai, le téléphone sonnait. Je décrochai…
« Allo…
— Bonjour, je suis bien chez Jacques Dessin ?
Je frottais mes paupières : — Qui est à l’appareil ?
— Je suis Pauline Moutarde, journaliste du magazine littéraire La vie des idées.
— Oui, et puis ? (Mon cœur palpitait, ce réveil en sursaut !)
— Je vous ai fait parvenir un courrier. L’avez-vous reçu ?
— Peut-être, je ne sais pas. Que voulez-vous ?
— Faire un portrait de votre travail, serait-il possible de nous rencontrer ? C’est pour notre numéro de septembre, quatre pleines pages…
— Je n’accepte aucun entretien, je suis navré.
— Vous sa… » Je raccrochai.
Ce coup de fil m’avait mis de mauvaise humeur. Je partis au village, à pied, m’acheter un poulet. L’envie de marcher, de manger un poulet, ou de fuir je ne sais quelles pensées, m’avaient mis en tête de m’acheter un poulet. Je trouvai la bête, aussitôt rentré je la glissai dans un plat... Hum, cette bonne odeur et sa peau bien grillée, bien tendre et le jus… la vie en plein air de ce beau gallinacée ! Tous mes sens étaient en appétit ! Je coupais quelques légumes en buvant quelques gorgées de vin ! L’esprit vacant en train de préparer le dîner, j’entrai par inadvertance dans ma pièce de théâtre, profitant de m'y trouver pour changer une table de place, vérifier le costume d'un comédien, lui donnait la réplique... Ha, j’étais de retour dans la cuisine avec un bloc-notes et un stylo ! Oui, il est toujours heureux de faire quelque chose pour faire émerger tout autre chose… L’un des comédiens fit tomber sur scène les pages de son rôle. « Vous avez fait tomber quelque chose, Mister Jones ? » Mister Jones ! Mister Jones... Je regardais un instant le plafond. Mais, ce nom lui va comme un gant !, conclus-je en me suçant les doigts, heureux de mettre un nom sur le visage de cet archiviste onirique. Je déposai mon poulet et tous ces beaux légumes sur la table du salon, et me mis à manger avec un appétit glouton. Je ne sais pas pourquoi mais ce poulet, j’avais l’impression de dévorer cet archiviste, de bouffer ce Mister Jones.
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