À force de solitude, d’isolement et de silence, j’ai découvert que je ne vivais pas seul. Non, il y avait un bruit derrière les murs ; un bruit discret. Un bruit de pas, ou d’armoire qu’on aurait déplacée.
J’ai cru d’abord que mon imaginaire me jouait son tour, ou que j’étais sujet à des hallucinations. Mais ces bruits étaient parfaitement nets, aussi distincts que les objets du quotidien sans que je parvienne à les localiser.
J’ai cru d’abord que mon imaginaire me jouait son tour, ou que j’étais sujet à des hallucinations. Mais ces bruits étaient parfaitement nets, aussi distincts que les objets du quotidien sans que je parvienne à les localiser.
Un soir, comme j’étais installé dans mon salon, appréciant quelques lampées de vin à la lueur des flammes, j’entendis tousser... Je sursautai, dévissant la tête : la porte de ma chambre était ouverte, quelqu’un toussait dans ma chambre... Je franchis son seuil, regardai derrière, sous le sommier, ouvris les draps ! Des fantômes habitaient-ils dans ma maison ? De bonne foi, les phénomènes étranges ne m’indisposent guère à condition que je puisse en tirer quelque quintessence.
Depuis longtemps, j’ai l’habitude d’entendre des voix, mais ces voix ce sont celles de l’écriture. Elles ne sont ni intérieures ni extérieures. Elles sont là, dans une dimension autre, entre l’écoute et la page. Je sais les reconnaître, je fais la différence. Mais depuis quelques temps que ces phénomènes bizarres survenaient, je perdais mes facultés de concentration et mon calme. Toute ma pensée était focalisée sur mon ouïe devenue sensible aux moindres variations du silence.
Il était possible que ces bruits se produisent sans que leur cause soit celle que mon imaginaire recherchait. On sait que la vrillette, insecte discret quand elle loge dans votre demeure, l’emplit d’un son caractéristique qui lui vaut cet autre nom d’horloge de la mort. On sait aussi que les lutins sont le fruit de l’imaginaire, mais qu’une famille de rongeurs vivant parmi la vôtre est susceptible de l’exciter jusqu’à la faire rire de votre incrédulité. Quant aux termites ils ne sont ni scribes ni pages, mais de simples bouffeurs de bois quoique la taille de leur reine mette en miettes votre entendement. Oui nous le savons, l’imaginaire peut très vite s’emballer lorsque la raison déraille face aux phénomènes inexpliqués.
Vivant seul dans ma maison, du moins selon mon appréciation, je ne paniquais pas. Mais ces bizarreries, et l’attention que je leur portais, finirent par révéler l’image latente qui baignait dans ma pensée.
Un autre soir en effet, comme j’étais allongé sur mon lit, je crus localiser ces bruits dans le mur : j’y collais l’oreille et mes mains. Mon coeur battait si fort que ses pulsations perturbaient l’écoute. J’allai de l’autre côté, dans la salle de bain, allumai sa lumière, tirai le rideau de la baignoire : une araignée disparut dans le siphon. Je tournais en rond un instant.
Le lendemain, je me rendis à la pharmacie du village m’acheter un stéthoscope et, sitôt rentré, je me mis à sonder chaque centimètre de ce mur… Mon intuition ne s’était guère trompée : au contraire, elle ne fit que croître les jours suivants tel un arbre qui donnerait ses fleurs et bientôt des fruits ! Lorsque ces phénomènes survenaient, et que j’arrivais à temps sur la pointe des pieds, j’identifiais une drôle d'agitation dans le mur… Des bruits de pas, certes… Mais aussi, des clapets d'armoires qui s’ouvraient, ou se fermaient. Tantôt des pages qu’on feuilletait... Jusqu’à surprendre une respiration, voire un soupir. Si la fréquence de ces événements était aléatoire, leur persistance m’inquiétait. Et chaque fois que je terminais mon examen, tordant la lyre du stéthoscope, ou bien le caractère absurde de la situation s'était encore vérifié, ou bien un drôle de silence était tombé. J'étais alors persuadé qu’une présence de l’autre côté m’écoutait.
Un autre soir en effet, comme j’étais allongé sur mon lit, je crus localiser ces bruits dans le mur : j’y collais l’oreille et mes mains. Mon coeur battait si fort que ses pulsations perturbaient l’écoute. J’allai de l’autre côté, dans la salle de bain, allumai sa lumière, tirai le rideau de la baignoire : une araignée disparut dans le siphon. Je tournais en rond un instant.
Le lendemain, je me rendis à la pharmacie du village m’acheter un stéthoscope et, sitôt rentré, je me mis à sonder chaque centimètre de ce mur… Mon intuition ne s’était guère trompée : au contraire, elle ne fit que croître les jours suivants tel un arbre qui donnerait ses fleurs et bientôt des fruits ! Lorsque ces phénomènes survenaient, et que j’arrivais à temps sur la pointe des pieds, j’identifiais une drôle d'agitation dans le mur… Des bruits de pas, certes… Mais aussi, des clapets d'armoires qui s’ouvraient, ou se fermaient. Tantôt des pages qu’on feuilletait... Jusqu’à surprendre une respiration, voire un soupir. Si la fréquence de ces événements était aléatoire, leur persistance m’inquiétait. Et chaque fois que je terminais mon examen, tordant la lyre du stéthoscope, ou bien le caractère absurde de la situation s'était encore vérifié, ou bien un drôle de silence était tombé. J'étais alors persuadé qu’une présence de l’autre côté m’écoutait.
Je refis l’historique de ma maison sans trouver la moindre faille que les adeptes du spiritisme se seraient empressés d’explorer. Pour ma part, c’était vite vu : voilà des années que j’habitais La cime et rien de pareil ne s’était jamais produit jusqu’alors. Certes écrivain, dans les méandres de ce chemin, je me suis construit cartésien, préférant la science aux élucubrations, la clarté à l’obscurité et la vie terrestre aux chuchotements d’outre-tombe. Dieu sait aussi qu’en pays rural, et partout c’est un fait, n’importe quelle rumeur est sitôt mise en écho. Or aucun bruit n’avait jamais circulé sur La cime. Nul crime, nulle disparation mystérieuse, nulle enfance malheureuse, nulles pratiques occultes, rien ; aucun soupçon sur lequel étayer l’hypothèse d’un revenant ou de je ne sais quelle étrangeté. Les Daloé, les précédents propriétaires, étaient des gens tout ce qu’il y a de plus normal et la seule extravagance que chacun leur savait était leur passion commune pour les chouettes de collection.
J’allai rendre une visite à Mme Daloé sans faire allusion à ces phénomènes bizarres, prétextant le développement d’un roman dans son ancienne maison, qu’il me fallait remonter à la source, sentir chaque pierre et leur vibration ! Mais Mme Daloé, aujourd’hui pensionnaire au Repos des glaïeuls, ne m’apprit rien de plus que je ne savais déjà. La Cime des oliviers avait été construite par le père de son défunt mari. La maison de ses rêves, disait-il… Lui et sa femme y coulèrent une retraite heureuse. Tous deux étaient enterrés au cimetière de Barasque. « Oh si ! bien sûr ! » elle avait continué de s'y rendre parfois, mais du temps où son cher Bernard était en vie. Après sa mort, elle n’en avait plus l’envie ni le courage… « Trop loin de Barasque…» « Bien trop isolée…» Ses fils n’en voulaient pas. « Des locataires ? Un quelconque incident ? » questionnai-je sans le moindre à-propos. Elle fouillait dans sa mémoire : « Oh, il y eut ce jour où Agathe était tombée dans l’escalier… Et, ah ! ah ! ah ! le soir de Noël où le cousin Georges était resté coincé dans la cheminée. » Je remerciai chaleureusement Mme Daloé, la laissant au milieu de ses chouettes et de ses souvenirs. Sur le chemin du retour, je tapais sur le volant. Eh quoi ! je n’allais pas me rendre jusqu’à Mathusalem ! Quant à La cime elle avait une âme oui, mais la sienne ! Cette maison respirait le calme, sa situation était propice à la méditation et son ordonnancement intérieur comme ma manière de l’habiter auraient fait bâiller d’ennui un jeune prodige en quête de sensations fortes.
De fait mon esprit s’échauffait, ma raison tournait en rond et je devins sujet à des crises, soumis aux excitations de mon imaginaire qui pour le coup me jouait de sales tours... Un simple rideau déplacé par le vent, le bruissement d’un feuillage, un robinet qui gouttait, et mon cœur aussitôt s'affolait, s’emballait, attentif à n’importe quel bruit ou sa manifestation prochaine. Je trouvais difficilement une position de repos, éteignant, allumant la lumière. Pis, des hallucinations visuelles étaient produites par mon esprit inquiet. Je dois l'avouer : mon lac intérieur était en ébullition. De fait tous ces événements déréglèrent un quotidien que j’avais bâti en horloger. Je restais plusieurs heures derrière les fenêtres. J’allais examiner le toit. J’explorais la cheminée, les tuyauteries, le grenier. J’étendais mes sondages en chaque pièce, vérifiais le sol, testais l’acoustique ; fouillais les environs à la recherche d’une surface d’herbes tassée. J’allai jusqu’à ouvrir la fosse septique… À l’exception d’un chien mort, d’un nid de guêpes, de moisissures, d’une vanne bloquée et de problèmes dont la liste s’allonge à mesure qu’on la déroule, je ne découvrais rien de plus. La cime des oliviers se portait comme un charme ! Nul fantôme, nul mécanisme caché, aucun mauvais plaisantin ni aucune sorte d’insecte. Tout, je dis bien tout, se concentrait dans ce mur, le mur dans ma chambre.
De fait mon esprit s’échauffait, ma raison tournait en rond et je devins sujet à des crises, soumis aux excitations de mon imaginaire qui pour le coup me jouait de sales tours... Un simple rideau déplacé par le vent, le bruissement d’un feuillage, un robinet qui gouttait, et mon cœur aussitôt s'affolait, s’emballait, attentif à n’importe quel bruit ou sa manifestation prochaine. Je trouvais difficilement une position de repos, éteignant, allumant la lumière. Pis, des hallucinations visuelles étaient produites par mon esprit inquiet. Je dois l'avouer : mon lac intérieur était en ébullition. De fait tous ces événements déréglèrent un quotidien que j’avais bâti en horloger. Je restais plusieurs heures derrière les fenêtres. J’allais examiner le toit. J’explorais la cheminée, les tuyauteries, le grenier. J’étendais mes sondages en chaque pièce, vérifiais le sol, testais l’acoustique ; fouillais les environs à la recherche d’une surface d’herbes tassée. J’allai jusqu’à ouvrir la fosse septique… À l’exception d’un chien mort, d’un nid de guêpes, de moisissures, d’une vanne bloquée et de problèmes dont la liste s’allonge à mesure qu’on la déroule, je ne découvrais rien de plus. La cime des oliviers se portait comme un charme ! Nul fantôme, nul mécanisme caché, aucun mauvais plaisantin ni aucune sorte d’insecte. Tout, je dis bien tout, se concentrait dans ce mur, le mur dans ma chambre.
Après trois semaines d’agitation insensée, tournant, me retournant dans les draps, je finis par les faire voler ! j’allais casser ce mur ! J’allais le foutre en l’air, oui ! Quelle autre issue avais-je, quel autre choix ? J’avais épuisé tous mes recours, sinon celui de fuir cette maison ou de subir bras croisés l’effondrement de ma raison. Oui, il me fallait en avoir le cœur net, et l’entendre battre comme avant, réglé et vaillant. Je finis par m’endormir, aspiré dans un sommeil profond.