La soupe d’encre dans laquelle je barbotais, le timbre étrange de cette voix et son roulement dans la nuit me firent prendre conscience que j’étais dans un rêve. Aussi, trouvais-je cette adresse délicieuse supposant quelque puissance onirique vouloir exaucer un des mes vœux les plus chers. J’y réfléchissais… « Vous désirez ? »
« Vous désirez ? » insista-t-elle sur un ton pressant.
L’idée d’un bon génie se dissipa.
« Je… Je ne sais pas. Qui êtes-vous ? demandai-je inquiet.
— Je suis l’archiviste, répondit la voix. J’allai me présenter… Je sais très bien qui vous êtes et je vous déconseille d’ouvrir ce mur... »
Bientôt, les ténèbres vacillèrent. Un visage au regard sombre paraissait. Un homme sans cheveux, les traits marqués par l’âge, se tenait droit devant moi, dans un costume noir. Il avait une pile de dossiers sous un bras ; sa main libre désigna un mur... Je m’approchai de ce mur, posai mes doigts dessus, mais, plus je focalisais mon attention sur le toucher, moins sa surface semblait distincte. J’ôtai mes doigts, considérant l’homme un instant : il m’était familier sans que je l’eusse rencontré. Nous nous serrâmes la main le plus mollement du monde. L’homme me sourit et entra dans un couloir sans me prêter plus d’attention.
Je m’engageai derrière lui, inquiet qu’il se retourne et me montre un autre visage, une tête de lion ou je ne sais quoi de terrible. Mais il marchait calmement. Ses pas résonnaient, il me semblait ne pas les entendre pour la première fois... Alors que nous avancions dans le couloir, d'une allure constante et monotone, l’homme jetait parfois un œil aux rangées d’armoires qui le formaient. C’était dans mon souvenir une succession d'armoires métalliques, hautes, pas plus larges qu’un bras. Il s’arrêta, sortit une chemise de sa pile, y vérifia quelque chose avant d’ouvrir un casier et de la ranger.
Une étiquette sur le casier portait la mention : « À faire lorsque la nuit tombera ».
L’homme venait de tourner dans un autre couloir. J’allai pour le rejoindre, il n'était plus là.
« Monsieur l’archiviste ? » criai-je.
« Monsieur l’archiviste ? » criai-je.
Une voix résonna : « Oui, je suis là ! Troisième allée sur votre gauche. »
Je me réveillai l’esprit tout perturbé à reconsidérer ma décision de la veille. J’allai faire couler un litre d’un café bien fort, allant et venant dans ma cuisine. Alors casser ce mur ? Attendre encore un peu ? La nuit porte conseil. Que disait-elle ? Rien. J’avais dormi d’un sommeil de plomb. Faire un trou, un tout petit trou derrière la table de nuit ? Ou libérer les cornes de mon courage et tout casser ! Je pris une seconde tasse de ce café bien noir. Quand même, oui quand même, songeai-je, les réactions provoquées par une saine colère sont souvent justes ! Et je dirais même plus, une réaction à contresens de la raison peut vous sauver parfois la vie ! Mon esprit prit alors un malin plaisir à faire sauter une horde de moutons dans un précipice. Quand même, oui quand même, mais quand même, continuai-je en ruminant mes pensées, à cet instant au pied du mur, en supposant que ma décision soit juste, il me fallait donc l’appliquer, oui, mais pas dans cet état d’exaspération ! Abattre ce mur, oui ! mais de sang-froid. Bref, je devais reconsidérer la question plus tard.
Je montai dans mon bureau et m'installai à ma table de travail.
J’ouvris un tiroir, en sortis une pièce de théâtre, me mis en tête d’en corriger des dialogues. Ses pages tremblaient. Une minute s’était écoulée que ma tasse de café se renversa sur mes vêtements. Je quittai la pièce et, déboutonnant ma chemise dans l'escalier, je n'avais pas fini de le descendre qu’un rêve émergea des brumes... Le rêve de cette nuit.
Penché sur le lavabo en train de nettoyer les tâches, la perplexité me gagnait à mesure que le rêve refaisait surface. J’essayais de mettre au clair cette apparition, d’en tirer les fils… C’était un rêve, donc ce n’est qu’un rêve. Je regardais le mur dans le miroir de l’armoire. Si un archiviste existe de l’autre côté de ce mur, derrière ce mur, enfin dans ce mur… et qu’il existe des couloirs d’armoires, tout ceci n’existe que dans un rêve... Le souvenir des pas se mit à résonner, puis l’inscription d’un casier m’apparut, rouvrant d’un coup toutes les hypothèses que mon esprit torturé avait échafaudées ces dernières semaines...! Mais oui ! Ça tombait sous le sens ! Pas d’esprit !… Nul mécanisme caché ! Ce rêve voulait simplement me chuchoter, me signifier, me faire entendre que tous ces phénomènes, aussi distincts soient-ils ne s’étaient produits qu’en mon esprit !?... Donc tous ces bruits, poursuivis-je en m’observant fiévreusement dans le miroir, tous ces bruits aussi bizarres soient-ils seraient donc le fruit de mon imaginaire ? « N’importe quoi ! » conclus-je en coupant l’eau.
Et, étendant ma chemise et mon pantalon sur le radiateur, je renonçais à ma décision de casser ce mur ; non pas de suivre le conseil de cet homme, – que dis-je, de ce fantasme onirique ! –, mais parce que les événements de cette nuit et des semaines précédentes n’étaient le fruit que d’un esprit malade. En revanche, je décidais de prendre l’air et de me consacrer désormais à un exercice physique et quotidien !
Et, étendant ma chemise et mon pantalon sur le radiateur, je renonçais à ma décision de casser ce mur ; non pas de suivre le conseil de cet homme, – que dis-je, de ce fantasme onirique ! –, mais parce que les événements de cette nuit et des semaines précédentes n’étaient le fruit que d’un esprit malade. En revanche, je décidais de prendre l’air et de me consacrer désormais à un exercice physique et quotidien !
J’enfilai un t-shirt, un bermuda, laçai mes baskets, et, quittant ma maison, je repoussais à plus tard, à je ne sais quand, tous travaux d’écriture. À compter de ce moment, je n’entendis plus rien. Telle une douleur qui se loge dans votre corps jusqu’à rétrécir l’horizon des jours à sa seule localité, l’enchantement avait fini par s’estomper pour ne plus être bientôt qu’un mauvais souvenir.